À l’occasion du salon Drive to Zero, organisé à Paris Expo Porte de Versailles, nous avons rencontré Pierre Maissa, directeur d’Edenred Mobilités France. Alors que l’électrification des flottes d’entreprise s’accélère sous l’effet de la réglementation et de la fiscalité, les besoins des gestionnaires de flotte évoluent rapidement.
Avantages en nature, électrification des véhicules légers, infrastructures de recharge, poids lourds électriques ou encore accompagnement des PME : pour Pierre Maissa, la transition énergétique transforme profondément les usages, mais également les métiers des acteurs de la mobilité. Après des décennies centrées sur la carte carburant, les services proposés aux flottes s’étendent désormais à l’installation, à la supervision et au pilotage des infrastructures de recharge.
Sommaire
Edenred Mobilités, de la carte carburant aux services de recharge
Historiquement connu pour ses solutions de paiement, Edenred développe également une importante activité dans le domaine de la mobilité. En France, Edenred Mobilités accompagne 67 000 entreprises, de la petite PME disposant de quelques véhicules aux grandes entreprises et aux collectivités.
Les services proposés couvrent un large spectre de besoins : paiement du carburant, recharge électrique publique, installation de bornes sur les sites des entreprises, recharge au domicile des collaborateurs, péage, parking ou encore lavage.
Cette diversification illustre la transformation rapide du marché. L’activité ne consiste désormais plus uniquement à fournir un moyen de paiement aux conducteurs. Avec l’électrification, les entreprises ont besoin de solutions capables de couvrir l’ensemble du parcours de recharge.
« Pour nous, c’est une vraie transformation, puisqu’on passe d’un modèle qui est fortement basé sur une carte à un modèle de service beaucoup plus large. »
Installation des bornes, supervision, maintenance ou remboursement de la recharge à domicile : les besoins des flottes deviennent plus complexes et nécessitent de nouvelles compétences.
L’électrification des flottes connaît une forte accélération
Pour Pierre Maissa, les derniers mois ont constitué un véritable tournant dans l’électrification des flottes d’entreprise.
« Pour les entreprises, ça a été une révolution. Les 18 derniers mois ont été une révolution. »
Cette accélération s’explique notamment par les évolutions réglementaires et fiscales intervenues depuis 2025. Selon les chiffres évoqués pendant l’entretien, la part des véhicules électriques dans les ventes de voitures aux entreprises serait passée d’environ 15 % à 43 % sur la période évoquée. Pour les véhicules utilitaires légers, la progression serait passée d’environ 6 % à 15 %.
Cette dynamique modifie directement les attentes des entreprises. La transition vers l’électrique ne concerne pas seulement le choix du véhicule. Elle implique de réfléchir à la recharge sur le lieu de travail, au domicile du collaborateur et sur les réseaux publics.
Comme dans l’entretien avec Sylvain Waserman, l’électrification apparaît ainsi comme une transformation globale des usages, qui oblige les entreprises à raisonner simultanément en matière de véhicules, d’infrastructures et d’énergie.
La réglementation transforme les choix des entreprises
La réglementation constitue l’un des principaux moteurs de cette accélération.
Pierre Maissa explique qu’une première phase d’accompagnement a consisté à aider les entreprises à comprendre les nouvelles règles. Une fois ces évolutions intégrées, les commandes de véhicules électriques ont accéléré, entraînant immédiatement de nouvelles questions autour de la recharge.
L’enjeu consiste notamment à éviter un décalage entre la livraison des véhicules et la disponibilité des infrastructures nécessaires à leur utilisation.
Entre la commande d’un véhicule et sa réception, plusieurs mois peuvent s’écouler. Cette période doit être utilisée pour étudier les besoins du site, commander les équipements et réaliser les éventuels travaux de génie civil.
« Nous, on va commencer à parler aux flottes vraiment dès la commande du véhicule. »
L’électrification impose donc une anticipation plus importante que pour les véhicules thermiques. La stratégie de recharge doit avancer en parallèle de la politique automobile.
Anticiper la recharge dès la commande des véhicules
L’un des enseignements de l’interview concerne justement la nécessité de synchroniser la politique automobile et la stratégie énergétique de l’entreprise.
Commander des véhicules électriques sans avoir préparé les solutions de recharge peut rapidement créer des difficultés opérationnelles. Les gestionnaires de flotte doivent donc identifier en amont les usages des conducteurs, les possibilités de recharge sur site et les besoins éventuels au domicile.
Cette transformation modifie le calendrier traditionnel du fleet management. La réflexion autour de l’énergie commence désormais dès le choix du véhicule.
Pour les prestataires de mobilité, cela implique également d’intervenir plus tôt dans les projets et d’accompagner les entreprises sur des sujets qui dépassent largement le paiement de l’énergie.
Les avantages en nature accélèrent le passage à l’électrique
Parmi les évolutions qui influencent directement les choix des entreprises, Pierre Maissa souligne l’importance des nouvelles règles relatives aux avantages en nature, ou AEN, pour les véhicules de fonction.
Le durcissement de la fiscalité applicable aux véhicules thermiques renforce l’écart économique avec les véhicules électriques.
Pendant l’entretien, Pierre Maissa évoque, à titre d’exemple, un niveau de taxation pouvant atteindre environ 800 euros pour un véhicule thermique contre environ 400 euros pour un modèle électrique équivalent, selon la situation considérée.
« Pour l’employé et l’entreprise, le véhicule thermique coûte beaucoup plus cher que la voiture électrique. »
À cette évolution s’ajoute le renforcement des obligations de verdissement des flottes. Selon Pierre Maissa, l’absence de sanctions avait auparavant limité l’efficacité des objectifs réglementaires. L’arrivée de pénalités financières change désormais la situation et pousse les entreprises à accélérer leur transition.
Poids lourds électriques : des grands groupes précurseurs
Si l’électrification des voitures de fonction accélère rapidement, la situation est différente pour les poids lourds.
Selon Pierre Maissa, les grands groupes logistiques jouent actuellement un rôle de précurseurs. Certains testent déjà des camions électriques afin d’acquérir de l’expérience et de préparer progressivement leur organisation.
Mais cette dynamique ne concerne pas encore l’ensemble du marché.
« 80 % du transport en Europe est assuré par des PME. Et les PME, elles vont être beaucoup plus prudentes. »
Cette prudence s’explique notamment par les capacités financières plus limitées des petites entreprises de transport et par la faiblesse des marges du secteur. Une erreur d’investissement peut avoir des conséquences importantes sur leur équilibre économique.
Les PME face au défi du camion électrique
Le modèle économique du transport routier repose également en partie sur le marché des véhicules d’occasion.
Pierre Maissa rappelle que de nombreuses PME acquièrent des camions ayant déjà connu une première vie dans les flottes de grands groupes ou auprès des loueurs. Cette organisation pourrait naturellement se reproduire avec les camions électriques.
Les grandes entreprises seraient ainsi les premières à tester et exploiter les véhicules neufs. Quelques années plus tard, l’arrivée de ces modèles sur le marché de l’occasion pourrait permettre à davantage de PME d’accéder à l’électrique.
Cette transition progressive semble d’autant plus probable que les entreprises de transport doivent encore évaluer plusieurs paramètres : autonomie réelle, disponibilité des bornes, coût total de possession, organisation des tournées et valeur résiduelle des véhicules.
Une transition qui pourrait prendre entre 5 et 7 ans
Pour Pierre Maissa, le passage des premiers camions électriques des grandes flottes vers les PME pourrait prendre plusieurs années.
« Pour moi, il va y avoir une durée d’environ 5 à 7 ans avant que les premiers camions électriques passent aux PME. »
Le rythme de cette transformation dépendra également du développement des infrastructures et des politiques publiques.
Des différences géographiques apparaissent déjà en Europe. Selon Pierre Maissa, l’électrification des poids lourds est actuellement plus avancée en Europe de l’Ouest, notamment en Allemagne et en France.
Les trajets régionaux pourraient ainsi être électrifiés plus rapidement, tandis que le transport international longue distance, notamment entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, demandera davantage de temps.
La recharge des poids lourds impose de nouveaux services
L’électrification du transport lourd ne transforme pas uniquement les véhicules. Elle fait également émerger un nouvel écosystème technologique autour de la recharge.
Pierre Maissa souligne notamment la différence entre l’écosystème historique des stations-service et celui de la recharge électrique, davantage connecté et reposant sur des plateformes numériques, des API et des remontées de données.
Pour les opérateurs de mobilité, l’enjeu consiste à connecter un nombre croissant de stations et à proposer aux clients un réseau suffisamment large.
Selon les chiffres cités pendant l’interview, l’Europe compterait environ 3 000 points de recharge publics accessibles aux camions. Edenred Mobilités en proposerait environ 500 dans son réseau au moment de l’entretien, avec l’objectif d’élargir progressivement cette couverture.
Mais la recharge publique ne constitue qu’une partie de la réponse. Pour les entreprises de transport, une part importante des besoins sera couverte directement sur les dépôts et les sites logistiques.
Accompagner les flottes dans un nouvel écosystème
Pour répondre à ces nouveaux besoins, Edenred Mobilités étend progressivement son activité à la conception, à l’installation et à la supervision des infrastructures de recharge.
L’entreprise s’est notamment appuyée sur l’acquisition de Spirii, spécialiste des logiciels de supervision de la recharge. L’objectif est de proposer une approche plus globale, depuis la conception du projet jusqu’au suivi de l’infrastructure, en s’appuyant sur des partenaires spécialisés pour l’installation.
Cette évolution illustre la transformation plus large du secteur de la mobilité professionnelle. L’électrification oblige désormais les acteurs à accompagner les entreprises sur l’ensemble de la chaîne : véhicule, énergie, infrastructure, paiement, données et supervision.
À travers cette interview réalisée à Drive to Zero, Pierre Maissa décrit une transition qui avance à plusieurs vitesses. Pour les véhicules légers, les évolutions réglementaires et fiscales provoquent une accélération rapide. Pour les poids lourds, la transformation sera plus progressive et commencera probablement par les grands groupes avant de se diffuser vers les PME.
Dans les deux cas, une même évolution se dessine : le passage à l’électrique transforme profondément la gestion des flottes. Il ne s’agit plus seulement de choisir et financer des véhicules, mais de construire un véritable écosystème énergétique et opérationnel capable d’accompagner de nouveaux usages.