À l’occasion du salon Drive to Zero, organisé à Paris Expo Porte de Versailles, nous avons rencontré Sylvain Waserman, président de l’ADEME. Alors que la France entend accélérer l’électrification des mobilités et plus largement de ses usages, l’Agence de la transition écologique joue un rôle central dans le financement et l’accompagnement des entreprises et des collectivités.
Poids lourds électriques, leasing social, véhicules intermédiaires, maîtrise des coûts énergétiques ou encore stockage par batterie : pour le président de l’ADEME, l’électrification ne répond pas uniquement à un enjeu climatique. Elle représente également un levier économique, social et de souveraineté énergétique pour les entreprises et les territoires.
Sommaire
L’ADEME, un acteur central de l’électrification des mobilités
L’ADEME accompagne depuis plusieurs décennies les entreprises et les collectivités dans leur transition écologique. Pour remplir cette mission, l’agence s’appuie notamment sur un réseau de plus de 600 ingénieurs présents sur le territoire national ainsi que sur des dispositifs de financement confiés par l’État.
Pour Sylvain Waserman, l’enjeu consiste à mesurer précisément l’efficacité des investissements publics engagés dans la transition.
« Pour un euro d’argent public, combien de carbone ça économise ? »
Cette recherche d’efficacité guide les programmes soutenus par l’ADEME. Deux tiers de son activité concernent aujourd’hui les entreprises, tandis qu’un tiers est consacré aux collectivités.
Dans de nombreux secteurs, et notamment celui des transports, la décarbonation passe désormais directement par l’électrification des usages.
L’électrification des mobilités au cœur de la décarbonation des entreprises
La France dispose d’un avantage important dans la transition énergétique : une électricité largement décarbonée grâce à son mix de production.
Pour le président de l’ADEME, cette situation constitue une opportunité pour accélérer l’électrification des usages, aussi bien dans l’industrie que dans les transports.
« On a cette chance d’avoir une électricité décarbonée et donc une électrification possible de nos usages pour se décarboner massivement. »
L’ADEME intervient aujourd’hui sur de nombreux dispositifs liés à cette transformation : décarbonation des entreprises, leasing social, mobilité électrique, innovation ou encore accompagnement de l’électrification du transport routier.
L’objectif est désormais de passer à une nouvelle échelle et de transformer les ambitions nationales en projets concrets sur le terrain.
Les poids lourds électriques, un chantier prioritaire
Le transport routier constitue l’un des secteurs dans lesquels l’électrification doit encore accélérer.
L’ADEME a déjà accompagné le déploiement de plus de 2 000 poids lourds électriques, avec une aide moyenne évoquée pendant l’entretien d’environ 60 000 euros par véhicule.
Mais le principal obstacle reste le coût d’acquisition initial. Un camion électrique ou un véhicule utilitaire léger électrique représente encore un investissement important pour une entreprise.
Pour Sylvain Waserman, cette situation doit cependant être analysée sur le temps long. Les progrès technologiques réalisés dans les mobilités lourdes permettent désormais d’envisager une accélération du marché.
« Les progrès qui ont été faits dans la mobilité lourde sont tels qu’il est temps de basculer. »
Au-delà du coût d’acquisition, l’électrification permet également aux transporteurs et logisticiens de réduire leur exposition aux variations parfois brutales des prix des carburants.
Les véhicules intermédiaires, une réponse aux enjeux de mobilité dans les territoires
L’électrification des transports ne concerne pas uniquement les voitures particulières, les véhicules utilitaires ou les poids lourds.
L’ADEME travaille également sur les véhicules intermédiaires, parfois appelés « VELI ». Situés entre le vélo et la voiture, ces véhicules légers peuvent répondre à certains besoins de déplacement, notamment dans les territoires ruraux et périurbains.
Pour Sylvain Waserman, ces solutions peuvent avoir une véritable dimension sociale.
Dans certaines zones rurales, des salariés doivent parcourir plusieurs dizaines de kilomètres pour rejoindre leur lieu de travail et restent fortement dépendants de leur voiture et du prix des carburants.
Des entreprises pourraient ainsi proposer des flottes de véhicules intermédiaires à leurs salariés. Avec plusieurs dizaines de kilomètres d’autonomie et une recharge ne nécessitant pas nécessairement d’infrastructure lourde, ces véhicules peuvent constituer une alternative pour certains trajets domicile-travail.
« Là, ça peut être aussi des solutions très concrètes. »
Cette approche illustre une évolution du débat sur la mobilité électrique : la transition ne consiste plus uniquement à remplacer chaque véhicule thermique par son équivalent électrique, mais également à adapter les véhicules aux usages réels.
Sortir de la dépendance aux énergies fossiles
Pour le président de l’ADEME, la transition énergétique ne doit pas être analysée uniquement à travers les objectifs climatiques de long terme.
Elle répond également à des difficultés économiques et sociales immédiates.
La dépendance aux énergies fossiles expose les ménages comme les entreprises aux fluctuations des prix du pétrole et du gaz. Pour certaines activités, notamment dans le transport et la logistique, ces variations peuvent fragiliser directement les modèles économiques.
« Quand vous avez des flottes de véhicules électriques qui vont être à l’abri de ces variations incontrôlables du prix des carburants, à chaque fois que vous électrifiez, vous sortez de cette dépendance et vous diminuez votre risque. »
L’électrification devient ainsi un outil de gestion des risques pour les entreprises. Elle permet de réduire l’exposition à la volatilité des marchés fossiles et d’améliorer la prévisibilité des dépenses énergétiques.
L’électrification comme levier de compétitivité et de souveraineté
L’électrification représente également un enjeu industriel.
Sylvain Waserman souligne que la transition vers les véhicules électriques peut contribuer à renforcer la production automobile nationale.
Il cite notamment des données selon lesquelles la part de véhicules fabriqués en France serait sensiblement plus importante parmi les voitures électriques vendues dans le pays que parmi les voitures thermiques.
Cette dynamique donne à l’électrification une dimension supplémentaire : au-delà de la réduction des émissions, elle touche également à la politique industrielle et à la souveraineté énergétique.
En remplaçant progressivement les carburants fossiles importés par une électricité produite sur le territoire national, les entreprises peuvent réduire leur dépendance aux marchés internationaux de l’énergie.
Le stockage par batterie pour optimiser la recharge
L’électrification massive des transports soulève également une question essentielle : comment organiser la recharge de millions de véhicules supplémentaires sans augmenter excessivement les coûts ni renforcer les tensions sur le réseau électrique ?
Pour l’ADEME, le stockage stationnaire par batterie fait partie des solutions à explorer.
Le principe consiste à stocker de l’électricité lorsque celle-ci est abondante et moins chère, puis à la restituer au moment où les véhicules doivent être rechargés.
Cette approche pourrait notamment intéresser les sites industriels, les plateformes logistiques et les dépôts de poids lourds électriques.
« On va arriver dans des domaines où les charges des poids lourds pourront se faire, même de façons différées, avec des batteries qui vont engranger l’électricité quand les prix sont bas et qui vont pouvoir la restituer pour la charge du poids lourd. »
Pour les gestionnaires de flotte, l’enjeu sera donc progressivement d’aller au-delà du seul choix des véhicules. Le pilotage de la recharge, la puissance disponible sur les sites, le stockage local et l’adaptation des horaires de charge deviendront des composantes essentielles de la stratégie énergétique.
Accélérer la transition avec des solutions adaptées aux usages
À travers cette interview réalisée au salon Drive to Zero, l’ADEME défend une vision large de l’électrification des mobilités.
La transition ne repose pas sur une solution unique. Elle passe par l’électrification des voitures particulières, des véhicules utilitaires et des poids lourds, mais également par le développement de véhicules intermédiaires et de nouvelles solutions de stockage et de pilotage de l’énergie.
Pour les entreprises, l’enjeu dépasse désormais la seule réduction des émissions de CO₂. L’électrification peut également permettre de mieux maîtriser les coûts énergétiques, de réduire l’exposition aux fluctuations du pétrole et de sécuriser les modèles économiques.
La réussite de cette transformation dépendra cependant de la capacité des acteurs publics et privés à adapter les solutions aux réalités des territoires et aux contraintes opérationnelles des entreprises.
Comme le résume Sylvain Waserman, les perspectives sont nombreuses, mais leur concrétisation demandera « de la finesse », « de l’imagination » et « de l’agilité ».
Dans les transports comme dans l’industrie, l’électrification apparaît ainsi comme l’un des principaux leviers de décarbonation, mais aussi comme un enjeu croissant de compétitivité et de souveraineté énergétique.